« Et si on allait porter une gerbe à la femme inconnue du soldat inconnu » ?
C'était il y a 50 ans, le 26 août 1970, un groupe de femmes déposait une gerbe sous l'Arc de Triomphe, en haut des Champs Elysées, et clamait devant des policiers interdits : "Un homme sur deux est une femme". Quoi- qu'est-ce ? Qu'est-ce que cela signifie ?
Que les femmes, les féministes prenaient la parole et allaient se faire entendre.
" 1970 - l'Année des femmes " raconte les débuts de cette aventure du mouvement de libération des femmes en France.

Christiane Rochefort en était, et Cathy Bernheim publie aujourd'hui les lettres que l'écrivaine envoyait à l'une ou l'autre des "petites Marguerites".
A découvrir sur re-belles- 50
Un site créé pour les 50 ans du Mouvement de libération des femmes.
Photo de couverture, rue Nationale, Paris 13ème, 1973, avec l'aimable autorisation de © Cathy Bernheim
Les librairies sont fermées et les livres sont confinés dans les entrepôts.
Les évènements prévus pour le 50ème anniversaire du mouvement de libération des femmes sont reportés.
Cependant, j'ai le plaisir d'annoncer la sortie d'un récit sur les années 70.
1970 L’année des femmes
1970 a vu la naissance du mouvement de libération des femmes.
1975 a vu sa première victoire, la loi dépénalisant l’avortement.
De la liberté de parole à la liberté d’agir, de la liberté d’aimer à la liberté de créer, 50 ans plus tard, cette Liberté est toujours combative.
Ce récit traverse les premières années du mouvement de libération des femmes, vécues de l’intérieur, avec le regard subjectif qu’autorise un recul de cinquante années.
Patricia Duthion est l’auteure de Vieille (2017), de Nouvelles de la radio (2011), édités par Raga Editions
BIENTÔT EN LIBRAIRIE
La Présidente de la Ligue internationale du droit des femmes nous informe que le CIO s’obstine à garder le silence sur le non-respect de la Charte Olympique par l’Iran et l’Arabie Saoudite du fait de leurs lois nationales imposant l’apartheid sexuel y compris dans le sport.
Pourtant :
L’ Universalisme est représenté à l’échelle mondiale par l’Organisation des Nations Unies, dont le Département de l’information a édité en janvier 1969 un fascicule exprimant clairement, dès l’introduction, les intentions déclarées dans la Charte :
« L’ Assemblée générale des Nations Unies a adopté, le 7 novembre 1967, la Déclaration sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, qui établit le principe de l’égalité de droits entre la femme et l’homme, et demande que des mesures soient prises pour garantir l’application de ces droits.
L’élaboration du projet de déclaration a été initiée en 1963, par la Commission de la condition de la femme, à la demande de l’ Assemblée générale qui, dans une résolution, avait noté que, bien qu’abolie par les lois, la discrimination à l’égard des femmes restait, dans la pratique, considérable. »
Article 2 : « Toutes mesures appropriées doivent être prises pour abolir les lois, coutumes, règlements et pratiques en vigueur qui constituent une discrimination à l’égard des femmes, et pour assurer la protection juridique adéquate de l’égalité des hommes et des femmes... ».
Article 3 : « Toutes mesures appropriées doivent être prises pour éduquer l’opinion publique et inspirer dans tous les pays le désir d’abolir les préjugés et de supprimer toutes pratiques, coutumières et autres, qui sont fondées sur l’idée de l’infériorité de la femme ».
Article 11/1 : « Il est indispensable que le principe de l’égalité de droits des hommes et des femmes soit mis en œuvre dans tous les Etats, conformément aux principes de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration universelle des droits de l’homme".
LE MOUVEMENT DE LIBERATION DES FEMMES FÊTE SES 50 ANS
Le 5 mai 1970, un groupe de femmes surgissait dans un amphithéâtre de l’université expérimentale de Vincennes, prenait la parole, jusque là réservée aux hommes.
Trois mois plus tard, le 26 août, quelques femmes déposaient une gerbe de fleurs sous l’ Arc de triomphe, en hommage à « la femme inconnue du soldat inconnu » et inauguraient ainsi la reconnaissance publique d’un mouvement des femmes en France.
En octobre, assemblées devant la Petite Roquette, elles montraient leur solidarité avec les prisonnières.
En novembre, elles intervenaient avec fougue aux « Etats généraux de la femme » du magazine Elle.
Fin décembre, lors d’une réunion aux Beaux - Arts, elles se nommaient : Mouvement de Libération des Femmes.
50 ans plus tard, en 2020, les féministes universalistes sont toujours là et célèbrent leur Liberté chérie en proclamant leur détermination à défendre leurs convictions universalistes, à une époque où les antagonismes, exacerbés par le relativisme culturel, déchirent la société.
Du féminisme d’hier à celui de demain, un rappel de quelques « fondamentaux » paraît nécessaire.
Féminisme : doctrine qui a pour but d’améliorer la situation de la femme dans la société, d’étendre ses droits, etc. Qui a pour but de créer des solidarités entre les femmes, contre les discriminations et violences patriarcales partout dans le monde. (Larousse 1988)
Universalisme : conception selon laquelle les idées et les valeurs sont indépendantes ( larousse.fr ) . Qui s’adresse à tous les hommes, au monde tout entier. Opinion qui ne reconnaît d’autre autorité que le consentement universel, c.à.d. général, qui s’étend à tout ou à tous (Larousse, 1988)
Pour en savoir plus :
RÉÉCRIRE l’histoire.
Avant que la réécriture ne devienne un détail, profitons de ce que les témoins des débuts de l’histoire du Mouvement de libération des femmes sont toujours nombreuses – paix à celles qui nous ont quittées –, pour remettre quelques pendules à l’heure.
Ce 10 mars 2018 a été inaugurée à Paris une place au nom de la militante féministe et avocate, Monique Antoine. Sans doute aurait-il été plus judicieux de lui rendre cet hommage le jour même de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars.
Ce 8 mars, l’une d’entre nous s’est vue honorée post mortem – mais elle avait déjà pris son dû de son vivant – par l’attribution d’un nom de rue à Paris. Tant mieux pour elle et sa famille. Mais ce qui chagrine un bon nombre de femmes qui ont participé aux débuts du mouvement de libération des femmes, c’est la distorsion de la vérité. Chacune voit midi à sa porte, dit le dicton, Antoinette Fouque aimait beaucoup le Midi.
Déjà quelques voix s’étaient élevées collectivement en 2008 pour rétablir la date des débuts du mouvement – et non sa « fondation » - Voir le numéro 46 de Prochoix « MLF : le mythe des origines » http://www.prochoix.org/pdf/Prochoix.46.interieur.pdf
En 2014, la journaliste Annette Lévy-Willard avait courageusement publié une contre-nécrologie, très juste par ses observations sur les débuts du Mouvement et la place qu’Antoinette y tenait (voir http://annette.blogs.liberation.fr/2018/03/08/quand-reecrit-lhistoire-du-feminisme-avec-antoinette-fouque/ ).
Antoinette n'avançait que sur piste assurée par les éclaireuses. Où était-elle quand on manifestait, quand on menait des actions, quand on s'exprimait à haute voix devant tout le monde ? Elle ne parlait qu'en petit comité, ne "présidait" qu'accompagnée de sa banquière et de ses adeptes. Elle ne serait rien, du point de vue de sa carrière "féministe", si nous n'étions pas, avec constance, pendant plusieurs années, montées à l’assaut des institutions de l’époque pour obtenir la satisfaction de nos revendications (contraception et avortement libres et gratuits, notre corps nous appartient…).
Mais la fausseté poursuit son chemin devenu aussi lisse qu’une autoroute. Et si la Mairie de Paris a cru honorer le MLF avec ce nom de rue, elle s’est trompée.
Le dictionnaire Larousse lui-même, sur son site, participe de façon surprenante à cette réécriture : « cofondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1968 » …, « En créant, en 1968, le groupe de réflexion Psychanalyse et Politique, creuset du MLF … » ???
Comment est-ce possible ? Ce groupe n’existait pas en 1968. Dans mes notes de fin 1970, venant de la bouche même d’Antoinette, je trouve l’évolution des groupes qui ont précédé le MLF, notamment le groupe mixte Féminin Masculin Avenir en 1968, transformé l’été 70 en Féminisme Marxisme Action. Point de groupe Psychanalyse et politique, plus tard bien connu des assemblées générales aux Beaux Arts.
L’été 70, le 26 août, quelques femmes audacieuses, au risque d’être embarquées dans les fourgons de la police, avaient déposé une gerbe à la femme inconnue du soldat inconnu, signant ainsi la première apparition publique en France des féministes. Ces femmes étaient : Cathy Bernheim, Monique Wittig, Christine Delphy, Anne Zelinsky, Christiane Rochefort, Janine Sert, Emmanuelle de Lesseps, Monique Bourroux, Julie Dassin, Margaret Stephenson.
Au lendemain des Etats Généraux organisés par le journal Elle, les 20 et 21 novembre 1970, ce qu’il restait du groupe FMA, cinq ou six femmes, s’était fondu au sein du naissant mouvement de libération des femmes.
Quant au nom du mouvement, il avait été désigné collectivement en assemblée aux Beaux Arts, au tout début de 1971 : « Les femmes signaient d’un prénom, ou ne signaient pas, ou disaient « des femmes ». Il y avait eu discussion. Pas question d’accepter le mot « organisation » qui ciblait les militants, ni « association ». La proposition « Femmes en mouvement » avait été recalée. De même « Mouvement de libération de LA femme ». LA femme n’existe pas, c’est une invention des hommes ! Mais toutes s’étaient accordées sur le « Mouvement de libération DES femmes », le M.L.F. Le Mouvement nous appartenait, femmes de tous âges et de toutes conditions même si beaucoup d’entre nous venions du monde universitaire. ».* Aussi, ce serait un choc pour toutes d’apprendre qu’en 1979, Antoinette s’était arrogé le droit de confisquer le sigle et de le déposer à l’INPI en tant que marque commerciale.
Heureusement, grâce aux « Bobines féministes », une plateforme évolutive de ressources numériques, à Nadja Ringart, l’une des militantes de la première heure, et à Hélène Fleckinger, sociologue de la génération suivante, tous les faiseurs d’histoire pourront bientôt vérifier leurs informations auprès des témoignages pris à la source.
Patricia Duthion, Mouvement de libération des Femmes 1970
*Extrait d’une histoire de la décennie 70, en cours, en quête d’éditeur
Approuvent le contenu de ce texte, les témoins et parties prenantes suivantes :
Colette Auger - Cathy Berhneim - Marie-Jo Bonnet - Marielle Burkhalter - Josée Contreras - Claudine Dannequin - Monique Dental - Catherine Deudon - Christine Fauré - Jacqueline Feldman - Suzanne Fenn - Françoise Flamant - Dominique Fougeyrollas - Cat Glasman - Juliette Kahane - Marie-Christine Lamiche - Françoise Picq - Anne Querrien - Nadja Ringart -Evelyne Rochedereux - Annie Sugier - Ioana Wieder - Anne Zelensky
Pour plus d'information, voir l'entretien avec Jacqueline Feldman :
FAQ sur le MLF http://re-belles.over-blog.com/article-faq-sur-le-mlf-43949236.html
Et aussi, l'entretien avec la philosophe Geneviève Fraisse :
http://www.liberation.fr/france/2014/02/23/antoinette-fouque-detestait-le-mot-feminisme_982462

Une nouvelle publication en 2017 de Raga Editions : "VIEILLE" de Patricia Duthion
154 pages ; 14€
Une fille accompagne sa mère, pas à pas, sur le chemin de la vieillesse. Dans un style léger mais dense, sincère et cru, elle raconte cette dernière partie de la vie, les aides à domicile, le service de gériatrie de l'hôpital, l'U.V.P. dans un E.H.P.A.D.
Afin que chacun(e) s'interroge sur sa propre vieillesse à venir et décide dès à présent, de la prendre en main.
Disponible dans deux librairies parisiennes :
La belle lurette, 26 rue Saint-Antoine, 75004 - métro Bastille
http://www.labellelurette.fr 01 42 72 61 76
Violette & Co, 102 rue de Charonne, 75011 - métro Charonne ou Faidherbe
http://www.violetteandco.com/librairie/ 01 43 72 16 07
Ou sur commande à :
raga.editions@gmail.com
Ou à télécharger, sous forme de e-book à partir du site de l'imprimeur, en cliquant ICI.
Pour fêter ses 88 ans, nous avions décidé d’aller passer trois jours à Trouville. Mon compagnon nous avait prêté la vieille BMW aux chromes encore rutilants et nous étions, ma mère, la chienne et moi, comme trois vieilles adolescentes réjouies sur le chemin des vacances. Nous avions emprunté l’itinéraire des souvenirs, l’autoroute de l’ouest, la pelouse de Vironville où la chienne avait pu s’ébattre pendant la pause café, la nationale jusqu’à Evreux où une tartine de saumon nous attendait dans la brasserie devant la gare et, enfin, Bernay. Nous avions remonté à petite allure la rue principale bordée de vieux bâtiments à colombages, encombrée en ce samedi après-midi de Normands faisant leurs achats pour le repas du dimanche. Au bout de la rue nous avions tourné à gauche, sans un regard vers la petite route qui grimpe la colline où elle habitait autrefois, nous avions traversé le pont qui surplombe les voies ferrées, et nous étions arrêtées devant les locaux qui furent autrefois les ateliers et les bureaux de l’entreprise de prêt-à-porter Caroline Rohmer.
Sans attendre, elle s’était engouffrée dans le magasin de vente de vêtements à prix d’usine, à la recherche d’indices, de quelqu’un qui resurgirait du passé, de quelque témoin qui pourrait lui parler de son époque, ou même de quelqu’un qui aurait connu quelqu’un qui la lui aurait racontée. Mais non. Rien de tout cela. La vendeuse était tout à son travail et jetait des coups d’œil suspicieux vers cette vieille dame bizarre qui furetait autour des cabines d’essayage, cherchait une issue, un escalier vers les souvenirs. Les employées ne venaient pas de ce monde-là, seulement de Pôle emploi. Elle était un peu déçue mais contente, quand même, d’être venue, juste pour voir à nouveau, pour savoir.
« Bon. On y va ?
- Où ça ? Où veux-tu aller maintenant ? Tu veux qu’on passe par Lisieux ? Tu veux visiter l’usine ?
- Quelle usine ?
- Les bureaux dans la nouvelle usine Caroline Rohmer à Lisieux.
- Mais il n’y a jamais eu d’usine à Lisieux ! »
Voilà. C’est comme ça que l’histoire a commencé, pour moi. Par une flèche en plein cœur. Comment pouvait-elle avoir oublié ce qui avait constitué son quotidien pendant plusieurs années ? J’avais repris le volant silencieusement et j’étais passée au ralenti devant les endroits familiers. Je lui avais décrit les matins brumeux d’hiver où elle partait dans la Polo blanche et parcourait par la départementale les trente kilomètres qui la séparaient de son lieu de travail. Oui, elle se souvenait vaguement, des bâtiments modernes dans une zone industrielle à l’entrée de la ville, non elle n’avait pas envie d’aller voir, cela n’offrait aucun intérêt. Elle était ailleurs, cela ne l’intéressait pas, elle le manifestait par une moue d’ennui. En réalité, elle avait probablement deviné qu’elle venait de commettre une « faute ». Elle savait déjà, déjà elle le cachait. Mais je ne m’en doutais pas. Naïve, je pensais que seuls étaient importants pour elle dans l’ordre de ses souvenirs l’arrivée à Bernay, en province, à 54 ans, un travail nouveau, un nouveau patron, une nouvelle vie, la petite chambre derrière les ateliers en attendant de trouver un appartement qui lui convienne, avec de vastes baies vitrées, un balcon courant tout autour, surplombant la ville, avec pour horloge au loin le grondement orageux du passage des trains, rapidement évanoui derrière la colline.
En passant à Thiberville, la fébrilité l’avait reprise. C’est là qu’elle avait ouvert un compte dans une agence bancaire située sur l’itinéraire vers son travail. Là aussi que la tante Suzanne avait fait un séjour dans une famille d’accueil, mais de cela elle ne se souvenait pas. Ni que Suzanne avait vécu un temps dans la maison de retraite au milieu d’un parc. Suzanne, qu’elle recueillait chez elle pour les vacances de Noël. Non, cela ne lui rappelait rien. Désemparée, elle s’était tue. Elle comprenait, elle devinait, parce qu’elle savait. Pour moi, c’était nouveau. J’attribuais ces oublis à une forte émotivité. Elle n’avait pas quitté Paris depuis longtemps, pas respiré autre chose qu’un air pollué, pas ouvert son regard à de vastes horizons. Le plaisir était intense, le trouble aussi. Je voulais croire qu’à son âge c’était un peu normal même si cela semblait inquiétant.
A suivre...
Lors de l’examen de préadmission à l’EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), elle avait été reçue par le médecin, une femme aux cheveux blancs qui minaudait d’une petite voix perchée et se répandait en jeux de mots simplistes, par une infirmière à la nuque raide, aux joues maigres et à la coupe de cheveux minimaliste, et par la cadre de santé au regard tapi au fond de paupières plissées. Nous étions allées en cortège visiter la chambre, une pièce assez grande d’environ 20 m², éclairée par un papier peint jaune clair, qui donnait sur un arbre très haut et généreux. Bon, cela aurait pu être pire. Elle avait trouvé que la chambre était très correcte. Mais elle refusait de croire qu’elle était vraiment concernée.
Trois jours plus tard, le 13 février 2012, nous étions sur le palier de son appartement, elle avait plongé son regard inquiet et triste dans le mien, puis elle en avait balayé la cuisine, la salle à manger, la salle de bains, l’entrée avant de tirer la porte à elle et de la fermer elle-même à clef. Elle devinait que peut-être elle n’y reviendrait pas. Le taxi attendait, nous étions en retard. Quand il nous a vues, il a compris. Il jetait des regards furtifs dans son rétroviseur. Elle demandait régulièrement où on allait. La voiture nous avait déposées dans la cour arrière, le chauffeur nous avait laissé prendre notre temps. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Un ballet de blouses blanches l’avait entourée jusqu’à sa chambre. J’avais défait sa valise tandis qu’elle restait assise sur le lit, sans bouger.
Le lendemain, j’avais croisé la fille de la dame d’en face : « Oh, vous savez, ce n’est pas pire mais ce n’est pas mieux qu’ailleurs, faut pas croire ! ». J’étais avertie. J’avais décidé qu’à partir de ce jour je prendrais en note tout ce qu’elle dirait :
- Il y a longtemps que tu as vu Madeleine ma sœur ?
- Dans combien de temps est-ce qu’on va me relâcher ?
- Elle est où ta chienne ? Elle est repartie ? Avec qui ?
- Je ne connais pas vraiment cet homme, ton compagnon, je l’aime beaucoup et je me demande pourquoi. Peut-être tout simplement parce qu’il a un lien avec toi.
- S’il te plaît, je vais te poser une question et je te demande de ne pas rire : hier … Bon, j’ai complètement oublié la question. De toute façon ça n’avait pas d’importance, cela avait un rapport avec la conversation que nous avons eue ou que nous aurions eue.
- Tu dis à ton compagnon que je suis très contente de le voir, ou de le revoir, c’est selon.
Elle se perdait dans des phrases compliquées car elle s’efforçait de prouver qu’elle était « normale ». Nous avions passé le temps à bouger d’un endroit à l’autre, du bout du lit à la chaise, de l’armoire au fauteuil. Je l’écoutais, elle voulait faire des phrases, avoir une conversation, rassembler ce qu’il restait de cohérent dans sa tête, ce que l’émotion n’avait pas dévasté. Je pensais que dorénavant ce serait toujours comme ça, à chaque visite, des éclairs et des troubles, des murmures et des révoltes. On vit des passions pour se faire des souvenirs, pour quand on ne pourra plus s’en fabriquer. Et voilà que les souvenirs se dérobent. Que reste-t-il ?
Désormais il n’y aurait plus que des répétitions, de courtes répétitions, il y aurait de longs silences, nos mains se rejoindraient, elle aurait des regards profonds, puis des regards absents, elle rassemblerait ses mots pour dire, ses regards pour interroger.
- 6 heures ? De l’après-midi ? Et je suis déjà au lit ?
- Je reste au lit parce que j’y suis bien. Ecoute, pour ce soir tu ne dis rien. Demain, je change.
- Quel jour on est demain ?
- Où c’est chez toi ? Et tu es toute seule chez toi ?
- C’est quoi ton adresse exacte ?
- Cette rue, si je m’en souviens bien, donne sur la rue de la Roquette.
- Je ne sais pas ce que je fais là, mais toi tu le sais.
- Sarkozy, s’il veut ma place, comme malade, je la lui laisse.
- Je ne vais pas rester un mois ?
- Elle est pas mal, d’ailleurs, Eva Joly.
- 1) Je ne sais pas combien de temps je vais rester là. 2) Je ne sais pas pourquoi je suis là.
- Je me demande qui a apporté de mon appartement ces trois tableaux, là. C’est une réussite. Et le tableau dans le cadre noir là, je l’aime (un tableau d’Edward Hopper).
- Je voudrais trois belles roses.
Elle n’avait pas voulu aller chez le coiffeur, elle n’avait pas voulu qu’on la lave, je devais récupérer les vêtements partis au lavage en machine commune, j’avais demandé qu’on veille à son hygiène dentaire et que soit pris un rendez-vous avec l’ophtalmo.
- Est-ce que tu as de ses nouvelles ? (son fils décédé)
- Tu ne peux pas savoir comme ce tableau me fait plaisir.
- Ça ne fait jamais que deux jours que je suis ici, alors je ne fais rien.
- Qui t’a prévenue que je suis ici ?
- Oui c’est une maison de retraite, ce n’est pas un hôpital.
- Ce qui me manque ?... Toi. Et ensuite ta chienne. Ceci dit, j’ai fait le plein.
- Je préfère ma totale solitude à une solitude avec trois ou quatre personnes que je ne connais pas du tout et qui ne me parleront pas du tout.
- Comment se passe la campagne présidentielle?
- Est-ce que j’ai déjeuné ? Qu’est-ce que j’ai mangé ?
- Qui a décidé de ma venue ici ?
- Les roses sont vraiment très belles vues de mon lit.
- Quand est-ce que tu reviens ? Après ton départ, je vais me coucher, je n’ai rien d’autre à attendre.
Cela faisait six jours que sa vie avait basculé. J’avais croisé l’infirmière en partant : « Elle ne se lave pas, même au gant. Il faut maintenir l’hygiène ! Mardi soir, elle s’est vengée avec l’alarme. Elle l’avait dans les mains et elle disait qu’elle n’avait pas sonné. Le matin, ça se passe bien, elle prend ses repas dans la salle à manger. L’après-midi on ne peut plus rien en tirer, elle est au lit et on lui apporte un plateau ».
L’infirmière était angoissante, avec sa tête de maton (pardon pour les matons). Selon elle, dès le lendemain de son arrivée, ma mère « se vengeait » avec une télécommande dont elle ne connaissait pas le fonctionnement ?
- Ça s’est passé tellement rapidement, qu’aujourd’hui encore je me demande pourquoi je suis ici.
- Comment va ta chienne ? Comment va ton compagnon ? Comment va Sarkozy ?
- Si je suis ici, c’est uniquement parce que je dois avoir un problème de santé ?
- Pour un hôpital, c’est plutôt bien ici.
- Comment tu m’as trouvée en arrivant, je veux dire physiquement ?
- Bon. Il faut que je parte immédiatement d’ici. Je ne vois pas ce que je fais ici dans un truc belge ?
- Je n’ai pas eu de déjeuner à midi.
- Quand est-ce qu’on part d’ici ?
- Comment ça s’appelle ici ?
Les roses étaient fanées, la jupe en soie avait disparu ainsi que la photo où je posais avec la chienne. L’infirmière m’avait téléphoné : elle avait fait sa valise et voulait partir. Pouvait-elle retourner chez elle ? Malheureusement c’était impossible, son appartement devait être vendu.
- C’est affreux. Avant, j’attendais la fin. Mais ici, d’après ce que je comprends, il n’y a pas de fin.
- Ce qui me ferait plaisir, c’est un paquet de cigarettes, de Gitane filtres. Cela fait bien huit jours, depuis que je suis partie, que je n’ai pas fumé une cigarette. Je n’y pense même pas, mais là, je ne sais pas pourquoi, cela me titille. Mais peut-être que je peux m’en passer, que ce serait mieux.
- Je suis normale, je veux rentrer chez moi.
Douze jours après son entrée dans l’établissement je l’avais trouvée en pleurs en train de farfouiller dans son sac, sa valise ouverte sur son lit.
- Il faut que ça change : ou je me suicide ou…
- On est en Belgique ?
- Les endroits où j’étais avant ? La rue Moreau quand j’étais petite, à Mâcon quand je me suis mariée.
- Ce tableau que j’aime, c’est un tableau d’un Américain.
A suivre...
Si on le rencontre en plein jour, ce n’est pas normal, cela signifie qu’il est affaibli ou malade. Il faut mettre des gants afin de ne pas laisser d'odeur, car la mère repoussera ou tuera ses bébés s'ils sont imprégnés d'odeur humaine.
Il faut le mettre à l’abri du vent, de la pluie et du soleil, à l’intérieur, au sec, de toute urgence, le placer dans un carton, au chaud dans des tissus ou contre une bouillotte, et le protéger des mouches. Lui donner de l’eau, de la pâtée ou des croquettes pour chat.

Si c’est un bébé, on peut lui donner du lait maternisé pour chaton, ou un peu de jaune d’œuf cru dilué dans de l’eau sucrée.
Il faut ensuite prévenir le vétérinaire, qui vérifiera son poids et s’il n’est pas blessé ou couvert de tiques.
Plus d’infos sur :
http://hameaudesherissons.fr/